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1. Naissance d’un Psychologue Clinicien H/F

Ascendance d’un Psychologue Clinicien

 

Né de Pierre, Paul ou Jacques et, dans les cas d’hétérosexualité, alliée de Marie, Virginie ou Bernadette[1], le jeune apprenti arpente les études fastidieuses de la psychologie avec témérité. Lorsqu’il n’est pas l’enfant d’un brillant Professeur ou d’un simple rentier, il doit penser la compensation de la modestie de ses origines sociales et culturelles pour esquisser un avenir de cadre. Ses parents, ouvriers ou agents du secteur tertiaire, rémunérés un cinquième au dessus du Smic net après vingt années d’ancienneté et de durs labeurs – quand ceux-ci ne sont pas tombés dans la vague de chômage ou de séropositivité  que la fin du XXème siècle s’est vue tenter de combattre – ont placé tous leurs espoirs dans leur cher et tendre chérubin déjà bien sensible à la condition humaine d’avant même sa propre conception. Peut-être était-il déjà l’enfant thérapeute[2], ce qui a motivé ses choix d’avenir en tant qu’adulte. Conjurer en premier lieu ses traumas pour investir ceux des autres et les soigner. Combien de fois le psychologue, à l’annonce de son métier au profane, a-t-il entendu : « ils sont parfois bien plus fous que leurs patients ! » ? Qu’à cela ne tienne ! Car il peut s’appuyer sur l’exploration de la folie pour dépasser la crainte de contagion, notamment de ceux qui pensent tourner seulement autour sans la frôler tandis qu’ils la côtoient quotidiennement sans le savoir[3].

La folie ne doit pas trépasser, car c’est en elle que réside notre humanité ; elle nous offre des contours à notre psyché, des limites, des contenances : elle nous guide dans la construction de notre pensée. Qu’elles proviennent d’une enfance passée dans un environnement aisé et cultivé ou modeste et populaire[4], les origines des psychologues cliniciens résident elles dans la folie ?

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Son identité assumée

 

Précisément. Le Psychologue Clinicien assume son identité qui prendrait racine dans la folie. Qu’est-ce que la raison s’il n’y a folie ? L’accréditation de l’homme dans sa pensée ne vaut que s’il est capable d’identifier l’autre comme n’étant pas dans la capacité à lui répondre de manière cohérente. Il fut un temps où l’« étranger », celui qui ne possédait pas la même couleur de peau, ne partageait pas la même langue était traité de « sauvage » et, pour peu qu’il se mettait à crier pour quelque rituel sacré ou simplement à danser, chanter pour les festivités, il était alors comparé à un animal, un être dénué de raison et d’intelligence, un fou en somme !

Mais où en sommes-nous ? Le Psychologue Clinicien explore l’étranger, même dans sa folie car il considère que le premier étranger à l’homme est lui-même. Il ne peut exclure son discours, même parfois dénué de sens pour la simple raison que si le sens n’est pas là où l’on peut l’entendre il ne peut être que là où l’on regarde. Le Psychologue Clinicien regarde encore et toujours : il regarde les yeux, les gestes, les mots et aussi le silence…

Shuuuut… Le Psychologue Clinicien a tellement appris à respecter les silences si bien que, quand on ne répond pas à ses questions, il demeure en questionnement. Il semblerait même qu’il ne parvienne pas toujours à se faire entendre : peut-être le silence le suit-il toujours où qu’il aille? Le Psychologue Clinicien tente de se faire connaître autour de lui : il se forme scrupuleusement, s’informe attentivement, se défend humblement, parle précautionneusement, agit consciencieusement… Malgré tout cela, il ne cesse de rencontrer des embuches sur son parcours de professionnel en devenir, paraît aux yeux de l’extérieur comme un O.P.P.N.I. (Objet Pensant et Parlant Non Identifié). « Comment cela ? Vous souhaitez obtenir un stage chez nous mais quelle expérience avez-vous ? » « Nous avons déjà reçu 500 candidatures, il faut vous y prendre plus en avance ! », s’étonne-t-on, tandis que le jeune Psychologue Clinicien en devenir défend qu’il doit, d’une part, débuter une expérience (ce pourquoi il formule une demande stage) et, d’autre part, qu’il a envoyé sa candidature depuis le mois de janvier durant l’an X pour pouvoir débuter au mois d’octobre, soit 6 mois au minimum avant de s’assurer qu’il a validé son année d’étude en réussissant ses examens universitaires et espérer enfin accoucher d’un lieu d’apprentissage qui daigne l’accueillir 9 mois après… Il est même prêt à sacrifier une petite rémunération annuelle et à renoncer à un défraiement possible de son coût de transport. En réalité, il n’a pas le choix, car cette possibilité n’est jamais évoquée. Pis que cela, l’apprenti regarde de plus près sa convention après trois années de stages (car la répétition des situations l’interpelle et le questionne) et découvre qu’elle le stipule elle-même[5]: autrement dit, son université formatrice demande à ce que son étudiant ne perçoive aucune rémunération de quelque nature qu’elle soit… Amen !

Tais-toi et marche ! Fait-on alors comprendre au Psychologue Clinicien car, s’il obtient un stage, il doit se satisfaire de son sort et s’estimer heureux. Shuuuuut… Mais il rêve encore (en silence) au jour où il exercera son métier et qu’il pourra alors être payé pour son travail : il sera reconnu par ses paires/pères et sa société. Psychologue Clinicien tu rêves d’être, Psychologue Clinicien tu seras, mais satisfais-toi de tes réussites en silence: tais-toi et marche…

 

 

Ses rêves ancrés

 

Etre un Psychologue Clinicien en devenir n’est donc pas de tout repos. Nous avons souvent entendu : « être étudiant, c’est la belle vie ». Cette réflexion vaut pour toutes les personnes qui ont la possibilité d’être dans la découverte. Dans ce sens, elles sont comparables à la démarche du petit être et, en effet, la pleine découverte de toute chose est une expérience extraordinaire et réellement bien vivante. Dans ce sens, et dans ce sens seulement, nous affirmons que l’étudiant a la belle vie. L’activité contemplative invite le sujet à rêver. Le Psychologue exerce son regard et son sens de l’observation. Il se situe à l’extérieur, en marge de l’espace qu’il observe afin d’avoir le meilleur angle qui soit, un peu comme un photographe…ou la figue d’un feste ! Mais quand il s’agit d’agir, de trouver des actions qu’il induit dans le réel, il se confronte aux limites des moyens institutionnels, des nécessités matérielles, des craintes du changement que son regard peut exercer. Soit parce qu’il possède peu d’expérience (ce qui s’entend car qui il est profitable à chacun de contenir a minima la toute-puissance du « débutant »), soit parce qu’il ébranle le supposé-savoir de son lieu d’observation. Il lui arrive d’y pointer, de façon candide souvent, les dysfonctionnements, les contradictions ou les paradoxes : l’apprenti pointe alors le déni de ceux-ci par l’institution. En cela, son attitude relève déjà du rôle du Psychologue Clinicien : lever le déni. Plus précisément lever le déni du clivage : telle est la tâche du Psychologue Clinicien[6]. De fait, le Psychologue Clinicien se sait comme tel car il a su puiser dans la connaissance transmise par sa formation et son analyse personnelle et identifier les signes du malaise et de la pathologie. Devant un état des lieux pas toujours très glorieux, et malgré ce constat avant-coureur, le Psychologue Clinicien en devenir ne veut pas renoncer. Bien au contraire, ce métier est fait pour lui car sa première volonté s’adresse aux sujets et aux espaces ayant besoin de son regard bienveillant et de son soutien étayant. Il aime à croire qu’on a toujours besoin de lui, quelque part, dans un instant ou pour longtemps. Il sait qu’il a sa place ici ou ailleurs, tout comme chacun doté d’un souffle. Il aime son métier, à la folie : il poursuivra donc son rêve en s’y accrochant fermement, avec conviction, avec passion et avec un soupçon de raison.

 

Fiolepsy


[1] Toute allusion à des couples célèbres n’est que fortuite.

[2] Cf. « Le nourrisson savant » figure métaphorique de S. Ferenczi

[3] In La Nuit des Rois, de W. Shakespeare, le personnage de Feste (le fou ou le bouffon) nous éclaire : Esprit, si telle est ta volonté, inspire-moi d’heureuses folies ! Les gens d’esprit qui croient t’avoir en partage font souvent preuve de folie ; et moi qui suis sûr d’en être dénué, je peux passer pour sage. Car que dit Quinapalus* ? « Mieux vaut un fou spirituel qu’un bel esprit qui est fou. » (Acte I, scène 5, selon la traduction de J.-M. Déprats, Gallimard, éditions théâtrales, 1996, 2001, Paris, p.21).

* Il est annoté que « le nom de ce philosophe, Quinapalus, est une fonction burlesque dans le style des inventions de Rabelais, mais, prononcé à la française, selon le metteur en scène Terry Hands, il pourrait signifier par dérision « Qui n’a pas lu » (ibid. p.153).

[4] Rappelons-nous de ces paroles de chanson de cette série qui a bercé les générations des années 70’ et 80’. Pour les nostalgiques cultivés par la révolution télévisée, il s’agit d’« Arnold et Willy », deux frères afro-américains, orphelins et adoptés par Philip Drummond. Ce dernier, un riche veuf new yorkais, président d’une grosse entreprise, adopte ces deux enfants noirs et pauvres, Arnold et Willy, à la suite de la promesse faite à leur mère morte qu’il employait comme femme de ménage. Les paroles du générique sont donc les suivantes – il faut les chanter à haute voix pour être enjoués, alors tous ensemble  (pour ceux qui découvrent, suivre le lien Internet suivant : http://www.dailymotion.com/video/x6ndqm_generique-arnold-et-willy_people) :

Personne dans le monde ne marche du même pas

Et même si la Terre est ronde, on ne se rencontre pas

Les apparences et les préférencesOnt trop d’importance,

acceptons les différences

- C’est vrai 

Faut de tout, tu sais 

Faut de tout, c’est vrai 

Faut de tout pour faire un monde

Personne dans la vie ne choisit sa couleur

L’important c’est d’écouter son cœur

Si celui du copain est différent, très bien !

C’est le sien, tu as le tien et j’ai le mien

Alors tendons-nous la main

- Tu sais

  Faut de tout pour faire un monde

Oui c’est vrai, tu sais

 Faut de tout pour faire un monde !

Sol   Mim  Do   Ré

Sol   Mim   Do  Ré

 

Do   Sol   Do   Sol

Do   Ré   Sol   Sol

 

Do   Ré   Sol   Mim

Do   Ré   Sol   Sol

Do   Ré   Sol   Mim

Do   Do   Ré   Ré

Do   Ré   Sol   Mim

Do   Ré   Sol   Fa   Sol

 

 

[5] Il s’agit d’une clause de convention de stage provenant d’une université parisienne où cet article est le seul qui soit encadré et qui signifie donc que l’on doit y porter une attention toute particulière « ARTICLE 1- DISPOSITIONS IMPORTANTES - (…) 1.2 Rémunération : le stagiaire ne peut percevoir aucune rémunération au sens du Code du Travail et de la sécurité Sociale » (nous soulignons ici car il faudrait nous la recopier celle-là…). Lorsque l’on sait qu’il s’agit d’un stage obligatoire, nous n’avons pas ressenti dans ces moments de laborieuses recherches beaucoup de soutien, il faut le reconnaître. Nous ne sommes pas des cas isolés lorsque nous confions avoir été étudiants boursiers, salariés et parfois parents. Je vous laisse imaginer l’emploi du temps que cela représente. Comme nous sommes entrés dans une ère où le « quantifiable » est prôné, je me ferais ici un malin plaisir à effectuer un petit calcul : 25 à 30H de cours + 15H à 20H de stages + 10 à 20H de job salarié + 5 à 15H de transports (déplacements FAC/STAGE/TRAVAIL/DOMCILE, donc tout dépend des distances qui les séparent) + 15 à 20H de temps affectifs et éducatifs avec ses enfants = des semaines de 5 jours entre 70 et 105H potentielles… Ce qui représente un quota journalier de 14 heures minimum à 21 heures de temps actif ! Alors les week-end peuvent sévèrement être écourtés car dans ce calcul ne sont pas pris en compte les « devoirs » universitaires (travaux d’études divers, rédactions de mémoires, révisions des partiels…). Cet exemple vaut également pour bien d’autres filières d’études universitaires. Incontestablement. Nous exigeons également la « Médaille d’Honneur du travail » ou « pour actes de Courage et de Dévouement », ou encore d’être promulgués au rang de « Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres », que sais-je encore, Messieurs les  Ministres ! Ou tout ce que vous voudrez, reconnaissez simplement notre mérite tout de même ! Car « tout travail mérite salaire », n’est-ce pas? Zut, à la fin… Voilà chose faite.

[6] L’importance mutative du concept de trauma avec celui de clivage est au cœur du Journal Clinique (janvier – octobre 1932) de S. Ferenczi. Ce dont il s’agit ici pour Ferenczi, c’est de « réanimer » la partie clivée, « morte », qui, mise en hibernation, peut se trouver néanmoins dans « l’agonie de l’angoisse ». Le moyen de lever le clivage doit se faire par la capacité de l’analyste/du clinicien à pouvoir « penser » l’événement traumatique.

 


 


21 février, 2012 à 14 h 19 min


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