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4. La mort du Psy


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La traversée du désert

 

Il existe des contrées lointaines où il n’est pas aisé de se rendre à pied. Pourtant le psy, lorsqu’il a décroché un entretien, se donne à cœur joie à ces expéditions conquérantes. Par le biais du bouche à l’oreille (depuis le temps, le P.C.[1] est parvenu à se créer, même minime, un réseau de confrères bienveillants), il saisi l’opportunité de la vacance d’un poste de psychologue hospitalier à temps plein. Il sait qu’il vient de quitter un emploi de contractuel dans la fonction publique et postule pour un même statut mais ce qui le motive est d’exercer dans une identité soignante et non plus seulement d’« abatteur » d’évaluations de la personnalité et de « rédacteur tout puissant » de synthèses psychologiques.

Il planifie son trajet dont le temps est estimé à 2 heures de transports en commun franciliens. Qu’à cela ne tienne, il en profitera pour s’adonner à une agréable lecture, loin des braillements de son cher et tendre chérubin (cf. article précédent). Il arrive enfin sur les lieux de son rendez-vous, au centre de la cité, et entre dans l’espace. Un milieu ouvert, ornementé de jolis dessins et de documentations informatives à dimension culturelle et sociale. « Comment trouvez-vous les lieux ? », fut la première question qu’on lui posa lors de ce premier entretien. « Un médecin chef de service qui pose la question de l’environnement professionnel, ça commence plutôt très bien », s’étonne heureux le P.C. Ce premier rendez-vous durera 2 heures…

Comme c’est l’été et que les congés sont imminents, le chef de service convie rapidement son candidat à prendre un second rendez-vous pour rencontrer son équipe. « Très bon signe », pensa-t-il alors. Une semaine après, il rencontre cette équipe, mais sans le chef de service qui a du s’affairer à un dossier en urgence. Ma foi, il échange avec cette équipe charmante durant 1h30…

Le chef de service n’ayant pas pu être présent ce jour-là l’invite à passer le voir une fois encore et le P.C. consent à faire un ultime effort, organise la garde de son chérubin et repart pour 2 heures de trajets franciliens. Cette fois, il prévient qu’il ne pourra pas rester plus d’une heure.

Entretien à l’issu duquel le chef de service lui dit qu’il rencontrera le Big Boss de l’Unité qui est décisionnaire de tout.  Le P.C. se dit au fond de lui, 4 entretiens, c’est beaucoup et c’est « très très bon signe »…

La rencontre entre le P.C. et le B.B. se déroule. Le B.B. prend tout l’espace des échanges et expose son secteur de travail au P.C. qui essaie d’entendre que celui-ci lui explique comment ils travaillent sur le plan territorial et espère entendre à juste titre comment il s’inscrira dans ce territoire sanitaire. Le B.B. lui ouvre également la possibilité de travailler directement avec lui sur un autre service, si son confrère chef de service décidait de ne pas le prendre avec lui… « Ma foi, se dit-il, ça me laisse une sortie de secours ». En revanche, cela ne pourrait être effectif que quelques mois après.

Le P.C. part en vacances le cœur léger, se disant qu’après 4 entretiens représentant 5h30 d’échanges avec 6 interlocuteurs au total, ses efforts et sa patience auront raison de lui…

La rentrée universitaire se déroule et il se dit qu’il patientera jusqu’au dixième mois de l’année pour relancer son futur employeur potentiel s’il n’avait pas de ses nouvelles d’ici là. Pas de nouvelle, le P.C. appelle. Le secrétariat lui indique que le candidat n’a toujours pas été choisi et que le recrutement était toujours en cours. « Ma foi, j’attendrais encore », s’impatiente alors le P.C. Un mois se passe, rebelote et pour l’appel et pour la réponse. Un mois de mieux se passe, nous sommes alors dans le 12ème mois de l’année et le secrétariat lui apprends qu’ils ont fait leur choix et s’étonne de l’appel du P.C. Elle prévient sa direction et le P.C. reçoit deux semaines après une magnifique lettre de réponse négative expliquant que leur choix s’était finalement porté sur deux confrères titulaires de la fonction publique, ayant alors divisé le poste en deux mais que néanmoins, ils avaient particulièrement approuvé sa curiosité intellectuelle et la qualité des échanges, en plus des compétences avérées qu’il ne devait surtout pas remettre en cause… Joyeux Noël et bonne fin d’année !

Ce que le P.C. ne nous a pas révélé, c’est qu’il avait également candidaté entre temps pour un concours dans les hôpitaux parigos, pour lequel il avait été admis à l’épreuve orale. Le Jour J, il rencontres des consœurs dans la salle d’attente, bien plus nerveuses que lui et apprends que celles-ci rejouaient leurs places mises au concours, après plus de 10 ans d’occupations en tant que contractuelles. Elles avaient l’âge d’être sa mère et c’est alors agacé que le P.C. entre dans le bureau pour passer son oral, où se tenaient les membres du jury. Jamais le P.C. n’avait été aussi mauvais orateur. Sur la défensive, revendicateur, dénonçant les mauvais traitements faits à sa profession. Pour sa défense, venant d’un environnement professionnel clos, le jury l’avait questionné sur la question de l’enfermement en premier lieu et sur comment le psychologue était considéré socialement : autant dire que son expérience est passée aux oubliettes et que l’on a titillé le P.C. sur ses positionnements éthiques. Que pouvait-il défendre ? Voici les points qu’il avait alors abordé :

-       le soin sans consentement,

-       l’enferment dans le cas des ehpad

-       la question sur le titre de psychothérapeute[2]

Ayant travaillé sous la tutelle de la justice, il n’a pas su faire l’impasse sur la législation dont les nouveautés gouvernementales touchaient également la tutelle de la santé.

A la question qui lui a été posée notamment sur l’enfermement chez les personnes âgées, le P.C. s’était positionné à la négative en défendant l’idée selon laquelle d’autres possibilités pouvaient être envisagées pour parer à une gestion du sujet  qu’il estimait asilaire: celle de casser la gestion économique des structures, rabaissant la qualification des personnels du soin en réduisant leurs effectifs et en augmentant les dispositifs de contentions à la fois chimiques, vestimentaires et architecturaux. Il parlait alors de véritable « repli structural » comme résultante d’une politique uniquement guidée par le chiffre et le rendement. Que ce soit en prison ou à l’hôpital, plus le travail y est difficile et laborieux, plus on a recours à l’enfermement qui fait l’économie du travail humain, ce dernier ne pouvant prendre sens qu’à travers une possible relation. Car face à un mur érigé devant soi, comment avoir une visibilité et une compréhension du monde  dans lequel nous sommes inscrits?

Conclusion : « Repli structural » = structure asilaire = déliaison sociale = déliaison psychique = société aliénante = retour au positivisme = « effort pour rendre l’autre fou »[3] !

Cette conclusion n’était pas au goût du jury qui, lorsqu’un monsieur venait frapper à la porte pour lui indiquer les 20 minutes de l’examen oral achevés, a exprimé au candidat P.C. : « sauvé par le gong »… Le P.C. a de suite compris qu’il n’avait pas convaincu le jury, ne s’est pas senti sauvé de quoi que ce soit.

C’’était alors dans rue de Paris qu’il déambula, le cœur lourd, comme si les rues étaient désertes et vidées de toute existence. Il senti l’oppression que suggère la perte d’espoir…

 

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L’oubli de soi

 

 

Tel un zombie, dont la mémoire de vie laisse une trace étrangement inquiétante, le P.C. poursuit ses recherches d’emploi, dans la sphère infernale de la répétition. Mécaniquement, il répond à des annonces, sans trop y croire. Durant 5 mois, il rédigera une vingtaine de courriers ; durant 5 mois, il ne recevra aucune réponse, ne fut-ce négative…

Le P.C. s’insurge intérieurement mais son corps ne le suit pas. Il n’a plus d’énergie pour se mobiliser, se changer les idées, comme son entourage le lui encourage. Son imaginaire faillit de temps à autre ; tout commentaire est traduit par sa psyché comme appartenant à une réalité bassement matérielle.

Se divertir, trouver du plaisir autrement : comment faire ? Comment faire sans travail, sans argent ? Comment ignorer un loyer à payer, un enfant à nourrir, une famille à vêtir ? Une fois ces nécessités remplies, que reste-t-il dans la bourse du P.C. ? Pas grand chose : de quoi seulement assouvir son addiction? Il pourrait cesser de gaspiller son argent dans un élément que le monde sanitaire rejette massivement. Seulement, cette misérable blonde constitue un antidépresseur, comme expression à la fois de sa baisse de moral et du maintien de son stimulus intellectuel. La blonde lui permet de préserver des temps de pose psychique, a pour effet de le détendre, même artificiellement. Se positionnant dans une contradiction dont il a conscience, le P.C. consume sa blonde pour ne pas consumer son âme : maigre béquille offrant l’illusion d’un espace aux allures vacancières qui rythme sa pensée oisive et lui permet ainsi de se mettre à rêvasser a minima.

Le sacrifice de sa carrière professionnelle, au bénéfice de l’éducation de son enfant, s’avère au fil des jours plus couteux que le P.C. ne pouvait l’imaginer. Ses choix se sont révélés peu productifs et au détriment de son intérêt individuel. Un don de soi que ses proches louent mais le P.C., dans sa désertique traversée professionnelle, y voit davantage une existence aporétique…

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Le silence meurtrier

Néanmoins, si son existence de psychologue chômeur n’était pas ponctuée de doux rires et échanges extraordinaires avec son bébé qui se développe harmonieusement chaque jour que la nature offre, le P.C. demeurerait dans un silence non olympien. Le seul canon qu’il fredonne s’exprime à travers des comptines enfantines qui bercent son inconscient.

Le silence est à interpréter sans cesse… Il prend un sens différent au gré du vent qui le transporte aux oreilles de celui qui daigne l’entendre, l’accueillir en toute circonstance. Si le P.C., dans son pessimisme, crie son désespoir quant à l’aporie de sa vie professionnelle, il se penche sur l’apologie du silence. Il retrouve quelques citations, en quête des multiples sens afin de s’appuyer sur et de ne pas sombrer face au manque d’écho de ses sollicitations :

Qui mendie en silence, meurt de faim en silence. (Proverbe indien)

Il est juste que, dans la profession de psychologue, l’indécence dont font preuve certaines propositions d’emploi laisse penser que nous souffrons cruellement d’un pain quotidien[4].

La plus grande révélation est le silence. (Lao-Tseu)

Celle-ci le P.C. l’apprécie tout particulièrement. Il se remémore ses entretiens cliniques où il souffle enfin lorsque cessent les logorrhées verbales de son patient maniaque révélant alors le début d’une possible rencontre, car la parole est d’or… Quelque chose peut être entendu quelque part.

La parole est une aile du silence. (Pablo Neruda)

Comment apprécier l’un sans l’autre ? Si tout n’est que parole, tout devient que bruit ; si tout n’est que silence, alors tout devient rien. De cette rythmicité parole/silence nous trouvons nos équilibres dans les échanges, tout comme parler/écouter ou donner/recevoir.

On répond au fou par le silence. (Hazrat Ali)

Nombre de grands psychotiques que l’on croise, notamment dans les transports en commun et que tout le monde feint d’ignorer. Si d’aventure un homme se met à répondre au fou, mais en excluant sa réalité qu’il ne peut saisir, le fou l’envoie se promener car sa parole ne rencontre pas de limites, pas de censure. Il peut librement passer du coq à l’âne sans qu’un autre lui révèle son incompréhension. Un fou est libre de toute parole dans le silence ; à moins que ce ne soit le silence qui l’ait rendu fou ?…

Le silence est la vertu des sots. (Francis Bacon)

Et pourquoi pas heureux les simples d’esprits ? Consolation certaine pour trouver place dans un monde meilleur après sa déchéance charnelle. Mais dans notre monde, quelle place pour les « sots » ? S’ils ne sont pas diagnostiqués, nous les retrouvons aisément dans les institutions closes avec leurs divers garde-fous. Et lorsqu’ils ont commis des actes irréversibles, auront-ils toujours une figure d’homme de vertu ? Ou encore auront-il leur place dans un quelconque par-a-dit ?

Le silence a le poids des larmes. (Louis Aragon)

Dans l’absence de réponse à ses candidatures, le P.C. crie non seulement famine mais les fourmis dont il s’identifie prennent triste mine de crocodiles… Digestion difficile dans cette longue attente d’un poste. Le P.C. doute, tantôt à la sauce cartésienne, tantôt à la mode socratique pour discuter intérieurement une élaboration de son destin.

Le silence permet de trouver son destin. (Lao-Tseu)

Nécessité d’élaboration psychique, le silence est propice à l’avènement de la pensée. Fermons de plus les yeux pour mieux voir ; bouchons-nous les oreilles pour mieux entendre ; fermons la bouche pour mieux parler…

L’étonnement est suivi du silence. (Voltaire)

Cette capacité, l’étonnement, participe au monde vivant de l’enfance et nous permet de mieux apprendre, appréhender ce qui se passe autour de nous. A ne pas confondre avec la dimension effractante du silence suscité par la sidération qui nous fige dans un infans, sans extériorité : on la retrouve notamment dans l’absence de réponse…

In fine, Le silence a raison de bien des choses, notamment mieux faire entendre des sons et des sens qui peuvent se cacher…

Le silence meurtrie une partie de la psyché, mais suppose alors qu’il mette le sujet dans un temps dépressif préalable à toute dynamique de changement : tuer un procédé psychique qui enkyste toute possibilité d’ouverture, de réceptivité à un renouveau; sortir de l’enclave d’un marché du travail peu fécond pour les P.C.

Le silence permet alors de tisser les liens, de penser une approche vers l’extérieur.

 

 

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Fiolepsy.


[1] Nous laissons à nouveau de côté le choix du genre…

[2] Voir le lien d’un confrère : http://psycote.blog.lemonde.fr/

[3] En écho au livre de Harold Searles, 1965. La préface de Pierre Fédida de 1977(éditions Gallimard) débute ainsi :

Rendre l’autre fou est dans le pouvoir de chacun. L’enjeu en est l’extermination, le meurtre psychique de l’autre, de telle sorte qu’il n’échappe pas à l’amour. Qu’il ne puisse pas exister pour son compte, penser, désirer en se souvenant de lui-même et de ce qui lui revient en propre. Rendre l’autre fou c’est faire en sorte – le plus souvent inconsciemment – qu’il soit assigné à résider dans le commentaire. Et c’est dans un commentaire tenu sur lui, en secret, que le fou parfois se tue. Quel commentaire ?

Ultérieurement, dans une réédition (folio essais, en novembre 2002), P. Fédida présente l’œuvre de Searles et commente sa préface initiale en précisant notamment:

J’ai rappelé alors combien la présence de l’homme et de ses écrits était pour nous – dans la clinique de Ludwig Binswanger, le Sanatorium Bellevue de Kreuzlingen – au centre des échanges cliniques d’une étonnante fécondité. Aujourd’hui, on pourrait se demander si la « transmission » de la pratique psychothérapique ainsi conçue ne passe pas notamment par une communauté des valeurs qui nous entraîne à communiquer entre nous l’expérience des transformations que sollicite la folie dans la communication des hommes entre eux.

 Tentons alors de poursuivre cette transmission qui préserve la psyché humaine, d’interroger encore et toujours la clinique observée dans nos espaces de pratiques, mais également dans nos espaces sociaux et politiques, là où nous en sommes partie constituante, là où nous vivons tous ensemble, partageons le même espace… Ceci est effectivement une invitation du P.C. !

[4] A titre d’exemple, les services de Pôle Emploi ont diffusé le 23 mai 2012, pour la énième fois, un florilège d’annonces d’offres d’emploi (8 similaires ce même jour) pour P.C., peu diversifié et peu quantifié sur le plan financier. Voici donc ce que l’on trouve majoritairement comme proposition d’emploi faite au P.C. par le biais de l’organisme public le plus connu d’aide de retour à l’emploi :

 

PSYCHOLOGUE CLINICIEN / CLINICIENNE

(Code Métier ROME K1104)

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Sûrement pas : cessez de confondre les éducateurs spécialisés et les psychologues, les étudiants et les chômeurs, de grâce !!! Nous ne sommes pas des « supers nanis » ! Paix à son âme…


29 mai, 2012 à 14 h 37 min


Un commentaire pour “4. La mort du Psy”


  1. Francesca écrit:

    Bonjour !

    Je viens vous lire ! oui j’apprends dans votre espace !

    Votre blog est franchement réussi ! Merci pour ce que vous faites.

    Et finalement de vous lire encore, je me décide enfin aujourd’hui à venir vous poser la question de savoir si vous souhaiteriez venir nous rejoindre pour discuter sur mon forum de discussion ouvert récemment, et au cas où ! je vous donne l’adresse : http://devantsoi.forumgratuit.org/

    Vous y auriez votre place… mais, Faites le tour du propriétaire et si vous le jugez bon venez nous rejoindre et discutons ensemble ! Je me ferai une joie de vous y accueillir !

    Je vous souhaite bonne continuation pour votre blog et surtout longue vie ! J’y reviendrai avec joie comme toujours.

    A très bientôt de faire amplement connaissance peut-être !

    Très Cordialement !

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